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Voyage vers l’éveil : LITTLE BOUDDHA de Bernardo Bertolucci (1993)

  • Photo du rédacteur: Maëlle BILLANT
    Maëlle BILLANT
  • 29 déc. 2025
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 janv.

Little bouddha (Bernardo Bertolucci, 1993) propose une construction singulière, fondée sur l’entrelacement. Le film avance sur deux lignes narratives qui se répondent sans cesse : d’un côté, le quotidien d’une famille américaine aisée à Seattle au début des années 1990 ; de l’autre, des séquences qui racontent le mythe du prince Siddhartha, destiné à devenir le Bouddha. Ce dispositif pourrait sembler artificiel, mais il devient ici une passerelle : deux mondes que tout oppose se rapprochent autour d’une même question, celle de l’éveil, et de ce qu’une rencontre peut déplacer en nous.


L’événement déclencheur est presque irréel. Une délégation de moines bouddhistes arrive à Seattle pour rencontrer Jesse, le fils unique du couple, persuadée qu’il pourrait être la réincarnation du Lama Dorje, un maître spirituel récemment décédé. Pour l’enfant, la curiosité domine ; pour les parents, et surtout pour le père, la méfiance s’impose d’abord. Pourtant, le doute n’est pas l’ennemi du récit. Il en est le moteur. En acceptant finalement de suivre les moines jusqu’aux terres de l’Himalaya afin d’éprouver cette hypothèse de réincarnation, la famille quitte un confort matériel et mental pour entrer dans un territoire où l’invisible compte autant que le visible.


Le film n’essaie pas de convertir. Il organise plutôt une confrontation douce entre certitudes occidentales et traditions bouddhistes, en misant sur l’expérience plutôt que sur la démonstration. Au fil du voyage, la famille se trouve exposée à une autre façon de penser la vie et la mort, notamment à travers l’idée de renaissances successives. Une réplique, prononcée dans les scènes consacrées à Siddhartha, condense cette perspective cyclique : « Nous devons tous mourir et renaitre, et mourir à nouveau, et renaitre et mourir, renaitre et mourir encore. Nul n'échappe à cette malédiction ». Ce n’est pas un slogan, mais une épreuve conceptuelle. Le film la met à hauteur d’humains concrets, déstabilisés, qui n’ont pas été élevés dans ces représentations et qui doivent pourtant les regarder en face.


Dans les dernières séquences, une autre phrase, plus légère en apparence, agit comme une mise au point. Le Lama Norbu, avec un sourire complice, glisse au père américain : « Et vous, vous ne croyez toujours pas en la réincarnation, n’est-ce pas ? ». Le propos n’est pas de gagner un débat. Il souligne plutôt que l’essentiel s’est déjà produit : quelque chose a bougé, même si rien n’a été “adopté” officiellement. Le film parle d’ouverture, pas d’adhésion. Il met en scène une transformation par la rencontre, où l’altérité agit moins comme une doctrine que comme un miroir.


Parmi les moments les plus marquants, la séquence du mandala de sable concentre ce que Little bouddha cherche à transmettre : l’impermanence. Des moines dessinent longuement une figure géométrique minutieuse, colorée, symétrique, pour ensuite la détruire d’un geste une fois achevée. Ce renversement est une leçon en acte. Le Lama commente cette relation au temps et à la disparition par une formule frappante : « Nous ne cessons de mourir, c'est une partie de la vie, à chaque souffle nous mourons. » Le film ne s’abandonne pas au spectaculaire. Il propose un regard. Et ce regard, paradoxalement, apaise autant qu’il dérange, parce qu’il invite à considérer le passage comme une donnée fondamentale, non comme une anomalie.


L’enfant, Jesse, occupe alors une place centrale. Qu’il soit ou non la réincarnation du Lama Dorje devient presque secondaire. Il incarne une disponibilité, une curiosité, une absence de rigidité qui finit par guider les adultes. Le film renverse subtilement la hiérarchie habituelle : l’enfant n’est pas seulement celui qu’on emmène, il est celui qui ouvre un chemin. Le Lama Norbu le formule avec simplicité : « Nous sommes tous des enfants ». Autrement dit, l’apprentissage ne concerne pas uniquement l’enfance. Il est une disposition, une manière de se laisser transformer.


Dans cette perspective, Little bouddha célèbre une forme d’enracinement qui ne passe ni par un territoire familier ni par un héritage culturel immédiat. Il s’agit d’un enracinement intérieur : apprendre à regarder au-delà des apparences, éprouver l’impermanence sans panique, accepter d’être déplacé pour mieux grandir. Le film laisse au spectateur une question, presque intime : aurais-je, moi aussi, le courage de me laisser déstabiliser par l’inconnu pour évoluer ?


Dernier clin d’œil avant de se quitter : l’œuvre est dédiée à la mémoire de Francis Bouygues, disparu peu de temps après la sortie du film. Producteur aux côtés de Jean-François Fonlupt, ce dernier a été interviewé sur ce média, comme un hommage à ceux qui ont porté cette œuvre jusqu’à nous.



 
 
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